18/02/2025

Temps de lecture : 6 min

« L’économie circulaire est un vrai projet de société », Brune Poirson (groupe Accor)

La directrice du développement durable du groupe Accor et ancienne secrétaire d’État à la transition écologique et solidaire fait le point pour The Good sur la loi AGEC, contre le gaspillage, cinq ans après son adoption.

Actuellement directrice du développement durable du groupe Accor, Brune Poirson a joué un rôle clé dans l’élaboration et l’adoption de la loi AGEC (loi anti-gaspillage pour une économie circulaire), promulguée le 10 février 2020. En tant que secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire (2017-2020), elle a porté cette loi et a été l’une des principales figures de son adoption au Parlement. Son engagement s’est notamment traduit par des mesures phares visant à réduire les déchets, encourager le recyclage et lutter contre l’obsolescence programmée. Nous lui avons demandé où en était l’application de cette loi cinq ans plus tard.

The Good : Cinq ans après son adoption, quels sont, selon vous, les impacts concrets et les plus grandes réussites de la loi AGEC sur l’économie circulaire en France ?

Brune Poirson : Au fondement de cette loi, j’avais posé une conviction très personnelle : l’économie circulaire n’est pas “juste” un levier de la transition écologique. C’est un vrai projet de société qui permettra de continuer à améliorer durablement notre niveau de vie :

  • Elle protège le pouvoir d’achat des Français : une durée de vie des produits allongée, le réemploi et la réparation facilitées, la lutte contre le gaspillage alimentaire, c’est donner aux ménages les moyens de mieux vivre au quotidien.
  • Elle renforce notre souveraineté industrielle : elle permet de créer des emplois locaux par le biais de la valorisation d’une ressource locale, les déchets, très difficiles à délocaliser (centres de réparation, d’unités de tri, d’usines de recyclage, de ressourceries…) et de faire émerger de nouveaux modèles d’affaires. 
  • Elle réduit notre empreinte environnementale et notre dépendance aux métaux rares : faire évoluer en profondeur les modèles d’entreprises encore centrées sur une approche linéaire de la gestion des ressources, et diminuer notre empreinte carbone et sur la nature.

Aujourd’hui, ce sont trois priorités qu’on entend souvent (même si leur concrétisation est loin d’être réalisée dans les faits !) mais à l’époque c’était novateur. Ayant habité en Asie, j’avais pleinement conscience de l’émergence de ces pays et des conséquences sur la société européenne. C’est dur à croire mais de nombreuses voix s’élevaient contre ce projet de société, pour préserver des intérêts individuels et privés. 

La loi anti-gaspillage (et je précise que je n’ai jamais voulu qu’on utilise un acronyme pour parler de cette loi, car c’est ce qui éloigne les Français de la politique : le jargon technocratique, quand la lutte contre le gaspillage parle à tout le monde !) demeure une loi pionnière en Europe et dont l’objectif était de faire de la France la figure de proue de ce nouveau paradigme économique. 

C’est l’une des seules lois récentes en matière de protection de l’environnement qui ait été votée à l’unanimité des groupes parlementaires, saluée par une majorité d’associations de protection de l’environnement.

Des grandes avancées ont été inscrites dans la loi et continuent d’être déployées, au-delà de la volonté de mettre fin au plastique à usage unique qui a beaucoup occupé le paysage médiatique :

  • la mise en place de nouvelles filières Responsabilité Élargie du Producteur (REP) pour de nombreux nouveaux produits, notamment les déchets du secteur du bâtiment ou encore les déchets d’emballages professionnels ; 
  • l’interdiction de destruction des produits invendus, symbole du gaspillage insensé sur lequel repose notre système économique ;
  • la lutte contre l’obsolescence programmée grâce à la disponibilité des pièces détachées et à l’affichage environnemental

The Good : Malgré les avancées, certains objectifs de la loi AGEC restent difficiles à atteindre. Quels sont aujourd’hui les principaux freins et comment y remédier ?

Brune Poirson : La loi anti-gaspillage, comme toute loi, et notamment celle qui porte un changement culturel aussi profond, ne peut s’évaluer pleinement sur un si court laps de temps. Une telle transformation des modèles économiques de production et de consommation prend du temps. Cinq ans restent une durée relativement courte pour juger pleinement de l’impact d’une politique publique aussi globale. 

Si les 130 articles de la loi Anti-gaspillage ont posé des jalons essentiels, son application est loin d’être achevée. Certaines mesures phares ont pris du temps à se concrétiser et d’autres ne sont entrées en vigueur que récemment ou le seront dans les prochains mois : l’extension des filières à responsabilité élargie des producteurs (REP) se poursuit, comme la transformation de l’indice de réparabilité en indice de durabilité.

Les acteurs attendent d’abord de la volonté et du courage politique pour donner les moyens et l’élan nécessaire aux entreprises, associations, citoyens qui n’attendent qu’une seule chose : qu’on aille jusqu’au bout.

L’absence de portage politique fort, la concurrence de pays aux normes environnementales et sociales dégradées, ou encore la résistance de certains lobbies ont freiné sa pleine réalisation. Elle ne doit pas se réduire à une série de mesures disparates, cinq ans plus tard ! 

The Good : La loi AGEC met l’accent sur la responsabilité des entreprises dans la gestion des déchets. Pensez-vous que les acteurs économiques ont suffisamment pris le virage de l’économie circulaire, et comment accélérer leur engagement ?

Brune Poirson : L’objectif de nouvelles filières REP était de rendre les produits les moins polluants plus compétitifs et abordables par rapport à leur équivalent moins vertueux. Il s’agissait de rééquilibrer la disparité avec les produits ou les entreprises commercialisant des biens plus respectueux de l’environnement ou obtenant un meilleur score en termes d’affichage environnemental.

Mais des défis ont émergé. Nous faisons face à la concurrence de pays aux normes environnementales et sociales dégradées. Sur les questions d’économie circulaire, cela se traduit encore par l’exportation scandaleuse de déchets vers des pays en développement. Nous importons encore des matières recyclées contenant parfois des substances dangereuses comme les polluants éternels (PFAS). La hausse de la fiscalité sur l’élimination des déchets en France n’avait pas pour objectif d’augmenter les exports (légaux et illégaux), mais de créer des filières françaises et européennes vertueuses.

The Good : Au-delà des obligations réglementaires, comment encourager les citoyens à adopter des modes de consommation plus durables et mieux comprendre les enjeux de l’économie circulaire ?

Brune Poirson : L’ambition de la loi consistait précisément à mettre en place les structures de décisions qui permettaient aux consommateurs de faire des choix souverains et de constituer une demande pour les produits issus de l’économie circulaire. 

Pour cela, il est impératif d’activer deux leviers simultanément : 

  • D’une part, fournir aux consommateurs une information juste, transparente et fiable loin de tout discours paternaliste ou moralisateur qui consiste à penser que seule la vertu doit guider l’acte de consommation. Notre volonté a été de donner aux consommateurs qui le souhaitent les moyens de faire des choix nourris par des informations transparentes.  
  • D’autre part, créer des incitations économiques pour orienter les choix en fonction de ce qui compte pour le consommateur, le pouvoir d’achat. La compétitivité tarifaire constitue un enjeu majeur. Le contexte des gilets jaunes nous le rappelait avec force. Le contexte de 2025 n’a guère changé de ce point de vue. C’est pourquoi la création de filières REP mais aussi les mesures fiscales telles que la hausse planifiée de la taxe générale sur les activités polluantes avaient pour but de rendre les activités d’économie circulaire plus compétitives. 

Par-là, les consommateurs peuvent participer activement à ce projet de souveraineté, d’indépendance que constitue l’économie circulaire, à la fois à leur échelle (pouvoir d’achat) et à celle de la France (indépendance stratégique).

C’est pourquoi la volonté politique est absolument cruciale car les changements d’habitudes de consommation constituent des mutations fondamentales qui s’opèrent sur le temps long. Le consommateur seul ne changera pas son comportement mais répondra aux incitations que les décideurs politiques et économiques auront mis en place. Soutenir des politiques de consommation axées sur l’économie circulaire, tenir face aux lobbys, garder le cap de la souveraineté industrielle en transformant en profondeur certains modèles d’affaires, de l’indépendance, du pouvoir d’achat, sont tout autant de boussoles qui permettront de profonds changements systémiques. 

The Good : Si vous deviez compléter ou renforcer la loi AGEC aujourd’hui, quelles nouvelles mesures souhaiteriez-vous voir mises en place pour aller encore plus loin ?

Brune Poirson : L’économie circulaire protège les Français, nos entreprises ET les intérêts de l’Europe. C’est un projet de société compétitif pour définir un horizon commun souverain, qui ne laisse personne au bord du chemin.  

Nous devons oser aller jusqu’au bout avant d’aller plus loin :

  • Nous devons commencer par appliquer les décrets qui ne l’ont pas encore été avant de vouloir en rajouter. Les mesures législatives ou bureaucratiques ne suffisent pas à changer le réel. Les dispositions existent, il faut les appliquer et piloter leur déploiement, avec rigueur. 
  • J’appelle également les parlementaires à faire renaître l’alliance des partisans de l’économie circulaire, en sortant de postures stériles pour reprendre le chemin de lois ambitieuses et à faire vivre une écologie de la responsabilité, ancrée dans le réel.
  • Je souhaite également que la France défende son modèle au niveau européen pour conserver son avance initiale et appuie politiquement et techniquement les développements et innovations que la loi anti-gaspillage a initiés. 

Il faut détromper les idéologues qui voudraient freiner ce mouvement : nous avons les mêmes objectifs, même si nous n’utilisons pas le même moyen pour y parvenir. L’économie circulaire constitue une voie médiane, entre la croissance et la décroissance. Pouvoir d’achat, protection de l’environnement, souveraineté industrielle, indépendance stratégique, c’est le projet. Les outils sont là !

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